1945/1946 : Aujourd’hui, leçon de science : au programme : la distillation.
Cette opération consiste à vaporiser partiellement un liquide sous l’effet de la chaleur
et à condenser les vapeurs formées pour les séparer.
Mme Raynaud, notre institutrice sort de son placard divers récipients de verre et une petite lampe à pétrole. Avec ce matériel, elle devient vite, à nos yeux, un disciple de Nicolas Flamel (alchimiste 1330/1418 connue pour sa soi-disant découverte de transformation du plomb.., en or !). Non pas pour y découvrir la pierre philosophale, mais simplement pour nous démontrer qu’en faisant bouillir certains petits fruits (prunes, pommes, poires) le produit de la cuisson fait de la vapeur qui se condense, en passant dans un serpentin de verre im mergé dans de l’eau froide.
Cette vapeur se transforme en de fines gouttelettes, qui sont recueillis dans un petit récipient : ce liquide est devenu de l’alcool ou eau de vie que nous avons le droit de humer sans toutefois avoir l’autorisation d’y goûter.
Cependant, le hasard fait parfois bien les choses : quelques jours après ce cours magistral, un évènement se produit : un curieux équipage débarque sur la place du village. Une étrange machine est installée, elle est faite de cuivre, de fer et de bois : c’est l’alambic.
Autour de cet engin imposant, transporté par un camion, s’affaire le maitre d’œuvre qui empile les fagots.
Quelques habitants amènent des tonneaux remplis de différents fruits en décomposition (pommes, poires, prunes etc.) et déjà en fermentation. Ces fruits sont destinés à la distillation. Nous allons, enfin, pouvoir observer, « en vrai », le fonctionnement et le produit de cette opération.
Au 2ème jour de son installation, la machine est opérationnelle. Les vapeurs éthyliques envahissent ce secteur, notre curiosité n’est pas satisfaite car nous ne pouvons approcher trop près de l’alambic, le bouilleur de cru préposé à son fonctionnement nous tient éloignés. Mais la tentation est trop forte. A l’école nous avions observé le principe de fonctionnement de ce procédé et nous pensions pouvoir accéder à ce désir de découverte « en vrai ». Il fallait trouver le moyen d’y parvenir.
Nos observations nous avaient conduits à remarquer que le brave homme chargé de l’alambic prenait ses repas au café de la mairie et que c’était donc le seul moment où l’alambic était sans surveillance mais en fonctionnement. Aussi, c’était pour nous le moment idéal pour récupérer quelques gouttes de ce précieux breuvage afin d’en apprécier enfin la saveur.
Nous nous sommes donc donné rendez-vous sur la place après le déjeuner, avant la rentrée des cours de l’après-midi. Quelques garçons étaient venus, surtout les grands. Pendant qu’un des garçons faisait le guet, les autres, chacun leur tour, trempaient un doigt dans ce liquide encore chaud, avant de le porter à la bouche.
La plupart des gouteurs dégustateurs avaient conclu que ce breuvage n’était pas digne de l’intérêt qu’on lui portait : « ça piquait, c’était très fort, pas bon du tout ! » mais les plus grands, par vantardise, trouvaient cela excellent, au point que l’un d’eux, qui avait emporté un verre, en avait récolté une certaine quantité. Les uns avaient porté les lèvres dans le verre, mais quelques autres en avaient bu une lampée en faisant une énorme grimace : « tu vois j’étais chiche !».
La rentrée en classe se fit en bon ordre, mais dans la journée, certains élèves sous l’effet de l’alcool avaient du mal à rester éveillés. Les paupières se faisaient lourdes et, ce jour-là, l’heure de la sortie fut attendue bien plus que de coutume.